Vieilles querelles de familles, disputes de voisinage, infidélité d’un conjoint. Entre rancœur tenace et pardon, comment agir ? Réponses partagées de deux psychanalystes.
Nicole Fabre, Les paradoxes du pardon, éd Albin Michel, 14 €.
Gabrielle Rubin, Du Bon usage de la haine et du pardon, éd Payot Rivages, 18 €
« Pendant trois ans, mon mari m’a menti. Il menait une double vie, avait une maîtresse et avec moi se comportait comme si de rien était. J’ai découvert le pot aux roses bêtement, comme dans les films, parce qu’une amie les avait vus s’embrasser dans un restaurant. Je me suis sentie humiliée, trahie. Je l’ai mis dehors. Jamais je ne lui pardonnerai. »
Une victime, un coupable, un acte accompli par une personne et qui en fait souffrir une autre : les choses sont-elles aussi simples ?
Existe-t-il une « bonne » solution ?
Pour Nicole Fabre, écrivain et psychanalyste, « le non pardon est une sorte de défense, une impossibilité à faire bouger quelque chose en soi. Dire : ‘je ne veux plus jamais entendre parler d’untel’ c’est établir à l’intérieur de soi une zone morte, non irriguée. C’est d’une certaine façon tuer l’autre et tuer une partie de soi-même. » Lever ce blocage, s’ouvrir au pardon est une façon de regagner en liberté, d’« avancer en humanité ». Une avancée qui ne peut se faire sans un cheminement spirituel. « Cette question du pardon peut survenir à tous âges, mais il est vrai que lorsque l’on s’interroge sur le sens de sa vie, lorsque l’on voit mourir ses proches et que l’on se dit que cette fois, on ne pourra plus revenir en arrière, que ce qui n’a pas été dit ou fait avec eux ne le sera plus jamais, alors on peut changer de point de vue. » Un changement qui prend souvent des voies détournées. « Je ne vois que très rarement en psychothérapie, des gens venir directement pour ce type de problème. Mais cela surgit au cours du travail comme un caillou sur lequel on butterait constamment, alors forcément, au bout d’un moment, on finit par en parler et quelque chose s’ouvre, se dénoue. Même si cela n’aboutit pas forcément à une réconciliation dans le réel, la personne est capable de changer son regard en se retournant sur la situation vécue. Et c’est très libérateur.»
Le coût du pardon
Gabrielle Rubin, psychanalyste elle aussi, défend un autre point de vue. « Il existe deux cas de figure lorsque l’on a été victime : soit l’agresseur se reconnaît comme tel, demande sincèrement pardon, essaie de réparer, dans ce cas, je crois que l’on peut pardonner sans dommage; soit il ne demande pas pardon. Dans ce cas, je le sais et je le constate : si l’on pardonne, c’est soi-même que l’on accuse, car si quelque chose a eu lieu, il doit y avoir un coupable et si ce n’est pas l’autre, alors c’est moi. » Une équation posée d’une façon d’autant plus aigue que le bourreau est une personne aimée. « Pensez au petit enfant pour qui la mère est tout. Si cet être adoré faillit, l’enfant ne peut le concevoir. Il prendra donc à son compte les manquements de sa mère : s’il n’est pas aimé c’est qu’il n’est pas digne d’amour. » Et par la suite, toutes les relations bourreau-victime peuvent s’entendre de la même façon. « C’est pourquoi, avant de pardonner, il est indispensable de reconnaître le tort qui nous a été fait, et de reconnaître l’autre coupable, sinon, c’est son propre narcissisme qui est détruit. » Certes, la société nous pousse à l’absolution mais à quel coût ? Celui de ravages inconscients répond Gabrielle Rubin.
« Le problème est que l’on croit que l’on a pardonné, que l’affront ou le mal est oublié, mais l’inconscient, lui, n’oublie pas et fait son travail : on tombe malade, on rate sa vie amoureuse, on souffre de ces mille et une façon qu’il invente pour revendiquer, pour tenter de faire surgir ce que l’on tait. » Cependant dans certains cas, le pardon sans condition est possible. Lorsque Nicole Fabre évoque la force de transcendance de ceux qui peuvent pardonner l’impardonnable grâce à leur foi ou leur éthique, Gabrielle Rubin elle, estime que oui, cette force-là peut faire son œuvre, mais qu’alors, il s’agit pour ces personnes de restaurer un narcissisme mis à mal en s’identifiant à un idéal valorisant. A chacun donc de trouver son équilibre entre sa propre intégrité, l’amour qu’il portait à celui ou celle qu’il l’a blessé et les valeurs morales et philosophiques qui le tiennent.