La parole permet de mieux vivre le deuil. Dire ses choix en matière d’obsèques, sa peur, sa tristesse, son amour, pour que la vie continue.
Se souvenir d'un grand-père
Vivre Son Deuil
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À LIREIsabelle Gallay, Laurencede Percin, éd. Vuibert, 2004
Marie de Hennezel
éd. Albin Michel, 2005
Mamie… Papa m’a promis qu’il reviendrait, est-ce qu’il va revenir ?
Que pouvais-je répondre à mon petit-fils ?” Il avait 5 ans quand son père, mon fils, s’est tué dans un accident d’ULM, j’en ai longuement parlé avec lui. Je lui ai dit, comme dans les films américains, “la force de ton papa est en toi”…” Monique, 70 ans, a su trouver les mots pour expliquer à son petit-fils qu’il ne reverrait pas son père, mais plusieurs années après, elle-même ne se résout toujours pas à cette absence. “Pour moi, mon fils est toujours là, d’ailleurs j’en parle au présent, il reste avec moi, jeune, beau et heureux.”
Adultes, nous bricolons tous des protections pour cohabiter avec notre souffrance ; les enfants, qu’on essaie souvent de préserver, ont besoin de sincérité et de délicatesse. À chaque fois, c’est au sein de la famille que tout se joue, explique le sociologue Jean-Hugues Déchaux : “La famille est la première cellule qui est touchée, au coeur des siens, dans la gestion matérielle des obsèques, mais aussi dans le deuil puis le souvenir. C’est la famille, parfois réinventée d’ailleurs, qui permet de donner du sens à la mort, de la rattacher à une mémoire qui fait sens pour la personne et pour le groupe. De ce point de vue, la filiation est un formidable procédé d’atténuation de l’angoisse.”
se retrouver avant de se quitterMais comment affronter la peur de l’inconnu, la terreur de laisser une épouse âgée ou des enfants encore petits, la tristesse de perdre un grand-père ? Notre instinct serait d’en parler avec nos proches, c’est aussi ce que conseillent psychologues et philosophes. Mais comment trouver les mots ? Jacques, 76 ans, hospitalisé, a compris que la mort était proche, malgré le silence des médecins et de ses enfants : “Cela a été un coup de tonnerre, l’impression que tout s’écroule. Je sais que je dois tirer parti du temps qu’il me reste pour leur dire mon affection, ma fierté de ce qu’ils sont devenus, et pour régler avec eux les histoires de paperasse.” Mettre des mots sur l’angoisse de perdre un proche, c’est aussi une façon de partager notre tristesse, une chance de nous rapprocher, parfois de nous réconcilier avant le grand départ.
Une nécessité selon le sociologue Bruno Ribes : “Nous vivons des temps où le deuil est escamoté : on ne pleure plus, on ne s’accorde plus le temps de vivre ses émotions, de dire le manque, la tristesse. On ne parle pas de la mort et c’est pourquoi l’angoisse est si forte. La mort est diffuse, elle n’est plus représentée, il n’y a plus de vocabulaire pour en parler, pour en rire. Ce déni la rend encore plus terrifiante.”
L'apprivoiserCertains la rejettent donc, la repoussent, d’autres cherchent à l’apprivoiser. Mais sans doute fautil déjà l’avoir côtoyée pour pouvoir la défier avec humour. Comme Henri, 91 ans, qui s’est échappé en 1939 d’un wagon plombé en direction des camps, grâce à son canif. Inquiet des morgues débordées pendant la grande canicule de l’été 2003, il disait à son épouse : “Si tu dois mourir, fais-le en hiver, comme ça je pourrai te mettre au frais sur le balcon !” Auparavant, il s’était fixé pour objectif de voir l’an 2000, dont il avait tant rêvé plus jeune. “Une fois passé ce cap, il s’est dit : “Je l’ai échappé belle, je vais préparer mon départ !” Il a fait son étude de marché, cherché la formule la plus économique, choisi sa tombe et tout payé.”
Joindre le geste à la paroleComme Henri, 87 % des Français n’estiment pas choquant de prendre des dispositions pour prévoir l’organisation de ses obsèques, un nouveau phénomène dont témoigne le succès des contrats de prévoyance. Cette démarche, destinée à soulager les descendants, a parfois l’effet inverse. Nous sommes aussi de plus en plus nombreux à choisir l’incinération (elles ont été multipliées par vingt en 20 ans et concernent 22 % des décès en France). La dispersion des cendres doit aussi être abordée, expliquée aux proches qui risquent de souffrir s’ils n’ont pas un lieu dédié au souvenir, alertent les psychologues. La parole ne suffit pas. Quand la douleur est trop forte, les rites apportent une forme de réconfort et de protection. Mais ces rites changent, suivant les évolutions de la société. À chacun d’entre nous de trouver les gestes ou les mots pour renouer avec la sérénité. Sans oublier, comme le rappelle la psychologue Marie de Hennezel, que l’homme se définit par sa capacité à parler et à échanger par le toucher jusqu’à la fin. C’est ce qui fait toute la différence. Pour celui qui s'en va, comme pour celui qui reste, ce qui demeurera toujours, ce sont les derniers mots chuchotés.
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