du côté de chez james ensor sur la côte belge
mercredi 02 avril 2008
par Alain Grangeret

Plat pays, mer grise, crevettes de la même couleur, pelles colorées et gaufres croustillantes, la côte belge possède un charme très particulier, un peu loufoque, qui attire les amoureux de la nature comme les amateurs de peinture.

Du côté de chez James Ensor sur la côté belge
Y ALLER

Thalys : Paris-Ostende, 2h50 à partir de 53€ l’aller retour.
Sur présentation du billet Thalys, réduction à l’entrée de l’exposition Ensor.
tél : 0892 35 35 36

www.thalys.com

OÙ DÉJEUNER ?

  • À Knokke-Heist
    Le Bistro de la mer
    tél : 00 32 50 62 86 98
OÙ DORMIR ?

  • Au Coq
    Prins Leopold
    tél : 00 32 59 23 38 80
À LIRE

  • La côte belge
    P.B Lebrun et A. Méaulle,
    Pixel Press Studio, 20€
À VOIR

  • Le musée Constant Permeke,
    dans la maison du maître de l’expressionnisme flamand.
    tél : 00 32 59 50 81 18
    www.ensoraanzee.be
  • Léon Spilliaert
    (1881-1946)
    Une magnifique et très complète rétrospective de l’autre grand peintre d’Ostende, entre symbolisme et surréalisme.
  • Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles,
    tél : 00 32 25 08 33 33

En descendant du train, à Ostende, un immense paquebot est à quai, en partance pour l’Amérique. Le voyage commence. Sur la plage, les restaurants s’appellent le Saint-Tropez, le Touquet, le Vesuvio ou l’Acropolis. Décidément, le voyage continue. Des noms choisis pour réchauffer le coeur au creux de l’hiver ? Précisément, ce qui nous plaît, à nous Français, et donc “Sudistes”, sur cette côte belge de 70 kilomètres de long, dont un bon nombre bordés d’immeubles, c’est cet exotisme du Nord. Les enfants tout habillés sur la plage avec de vraies pelles en métal, bien lourdes. Les cabines de plage qui obstruent la vue de l’eau depuis les terrasses des cafés qui bordent les digues. Les tentes rayées rouge et blanc ou jaune et blanc, pour se protéger d’un vent forcément à décorner les boeufs, et qui prennent involontairement des allures de toiles de l’artiste Buren. Même les chemins de planches, qui s’avancent sur le sable pour s’interrompre tout à coup, ressemblent à des sculptures au sol.

“Les Français ne viennent pas beaucoup chez nous”

La côte belge, c’est un peu le monde à l’envers. On est content quand il pleut parce que, de toute façon, qui aurait l’idée d’aller se baigner dans la mer froide ? Et quand on veut voir un bout de nature, on se dirige vers les réserves naturelles, payantes, comme le Zwin, vaste étendue d’herbe et de sable d’où s’envolent les canards. “Au prochain lapin, je me lève”, dit le voisin, assis sur un banc, jumelles en mains. Il n’aura pas longtemps à attendre. “Les Français ne viennent pas beaucoup chez nous”, se plaignent les autorités touristiques locales. Nous avons tort. À Ostende, on découvre le monde de James Ensor, dont la maison natale est ouverte au public avec, en devanture, les masques et autres coquillages que l’on retrouve dans ses tableaux. Au Coq, De Haan en flamand, c’est tout le charme d’une station balnéaire des années 50, avec ses maisons Chanteclerc, sa petite gare rétro, et une vraie belle plage “d’où l’on voit la mer”, insiste notre hôtesse du Prins Leopold. À Knokke, il faut entrer dans le coeur de la station pour découvrir la partie chic, le champs de cosmos et les belles demeures achetés par de riches Bruxellois. Pour ce public exigeant, le Bistro (sic) de la mer s’est installé au bord d’une petite place et sert, entre autres, une incomparable purée fourchette de rattes et anguille fumée. Mais qu’on se rassure, rien n’interdit de s’attabler devant une bonne assiette de frites et de moules, avec quelques croquettes de crevettes grises en guise d’apéritif !

Connaissez-vous “l’art Ensor” (hareng saur)?

Né et mort à Ostende, le peintre James Ensor (1860-1949) n’a pratiquement jamais quitté sa ville natale. Et celle-ci le lui rend (tardivement) bien. Depuis peu, une réplique en bronze de son atelier a été installée sur la digue tandis qu’au “Musée d’Art Moderne-sur-Mer” (!) se tient une gigantesque exposition Ensor et les avantgardes de la mer. Autant d’hommages qui ont parfois un arrière-goût de plaisanterie belge, quand on sait combien Ensor fut tour à tour honni et célébré par sa ville. Car, avant d’être fêté, James Ensor fut longtemps rejeté. Étudiant rebelle de l’Académie de Bruxelles, il est tout autant rétif aux avant-gardes de son époque.

Ses premiers tableaux reflètent les couleurs sombres d’un pays au ciel gris et bas, aux intérieurs bourgeois, confinés et sans lumière. Une atmosphère et des sujets qu’il va totalement retourner, montrant dans son oeuvre débridée la face cachée d’Ostende. La lumière gagne peu à peu les intérieurs puis se fait de plus en plus irréelle. Ensor ose des accords grinçants de vert émeraude et rouge sang. Bientôt, les sujets deviennent grotesques. Les masques de carnaval, ridicules et inquiétants, envahissent ses toiles. Et voici les squelettes animés, les têtes de mort, toutes dents dehors, joyeuses et effarantes. La mort plane sur la ville et menace les orgies des bourgeois. Parfois Ensor, dans de précieuses gravures rehaussées (car c’est un merveilleux graveur), décrit d’atroces tortures ou, cela revient presque au même, la foule du carnaval et celle des bains de mer. Il lui arrive aussi de se représenter en Christ, crucifié par les attaques, ou pis, l’indifférence dont sa peinture est l’objet. Enfin, dans son chef-d’oeuvre, bien entendu refusé partout, L’entrée du Christ à Bruxelles, il semble célébrer le triomphe de la vulgarité en une sorte de “final avec toute la troupe”, rassemblant masques, fanfare, têtes de morts et de clowns.

Redoutable polémiste, James Ensor n’hésitait pas à surnommer lourdement sa peinture d’“Art Ensor” (hareng saur) pour en masquer la valeur aux yeux des profanes. Et le même malentendu, qui avait fait passer ses contemporains à côté de ses découvertes picturales, devait transformer James Ensor en un personnage du folklore belge. Anobli en 1929, il devint le “baron Ensor”, fêté et honoré, alors même que le peintre, se sachant abandonné par son génie, refaisait d’anciennes toiles ou passaitson temps à jouer de l’harmonium devant L’entrée du Christ à Bruxelles. Ultimes farces du “peintre des masques et de la mer” à sa ville d’Ostende.

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