563 voix pour, 1 voix contre : le 11 juin 1936 naissaient les premières vacances “payées”. Retour sur une petite révolution.
À LIRE
La vie quotidienne en Franceau temps du Front populaire(1935-1938)
Henri Nogueres
éd. Hachette Littérature, 1977
Le Front populaire :la vie est à nous
Danielle Tartakowsky
éd. Gallimard Découvertes, 1996
Les congés payés en photos
Fabienne Kriegel
éd. Hachette Collections, 2006
Histoire du Front populaire(1934-1938)
Jean-Paul Brunet
éd. Presses Universitaires
de France, 1991
À ÉCOUTER
Les cinglés du music-hall1936
Frémeaux & Associés, 2000
Le Front populaire :Paris 1934-1939
Frémeaux & Associés, 2000
Huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures d’instruction”, c’était la revendication des ouvriers parisiens lors des insurrections de 1848. Les journées de travail faisaient alors douze heures et les enfants fréquentaient davantage les carreaux de la mine que ceux des cahiers d’écoliers. L’idée même de vacances payées est alors impensable. Il faut attendre le congrès de la CGT de 1926 pour voir apparaître la revendication des congés payés et encore dix années pour que la revendication aboutisse, avec l’avènement au pouvoir du Front populaire en mai 1936, “immense rassemblement de toutes les forces résolues à défendre la liberté contre l’atteinte du fascisme”, dirigé par Léon Blum.
Forts de leur succès électoral et de la majorité absolue à la Chambre obtenue par le Front populaire, la plupart des travailleurs décident d’obtenir rapidement gain de cause dans le domaine de la justice sociale. Avant même la constitution du nouveau gouvernement, des grèves éclatent un peu partout en France. On comptera jusqu’à un million de grévistes le 1er juin 1936. Le 7 juin 1936, les accords de Matignon sont signés sous la Présidence du Conseil de Léon Blum (Front populaire) entre la Confédération générale du patronat français (CGPF), la Confédération générale du travail (CGT) et l'État. Enfin, le 11 juin, Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste, lance son célèbre “Il faut savoir terminer une grève !”.
À la suite de ces accords, les ouvriers obtiennent des contrats de travail, ne peuvent plus être licenciés sans l’autorisation de l'inspecteur du travail et les salaires sont augmentés de 7 à 15 % selon les secteurs. Outre la liberté totale d'exercice du droit syndical, les ouvriers obtiennent la semaine de quarante heures et quinze jours de congés payés par an. “Ce qui frappe le plus dans l’épisode du Front populaire”, note l’historien Antoine Prost, “c’est l’adéquation des conquêtes ouvrières avec la situation économique, sociale et politique. Les quarante heures et les congés payés répondent à la surexploitation entraînée par la crise économique dans des entreprises en voie de rationalisation.” La loi sur les congés payés est promulguée le 21 juin de la même année et une circulaire du 1er juillet précise “qu’elle est immédiatement applicable dans les professions industrielles, commerciales et libérales”. Bon nombre d’employés mensualisés – de banque, de commerce, de bureau – et environ 60 000 ouvriers bénéficiaient déjà de cet avantage à l’époque. Mais ce qui est totalement nouveau, c’est que cette loi s’applique désormais à tous. Plus aucune entreprise ne peut désormais se contenter “d’offrir” à ses employés des jours de congés estivaux sans les payer.
Pour faciliter les départs en vacances, le ministre des Transports, Léo Lagrange, négocie avec la Compagnie des chemins de fer la création d’un “billet de congé annuel”. Il sera valable trente et un jours, à condition de parcourir 200 kilomètres et de séjourner au moins cinq jours au point de destination, avec une réduction de 40 % sur le tarif de troisième classe. Des réductions supplémentaires sont accordées aux familles nombreuses et aux groupes. Pourtant, contrairement à la légende, ce ne fut pas la ruée. En 1936, estime Antoine Prost, 600 000 ouvriers seulement prennent la route des vacances. Ils seront 1 800 000 l’année suivante. Beaucoup profitent de leurs premiers congés pour refaire peintures et tapisseries ou simplement jardiner. Il faudra quelques années, une fois la seconde guerre mondiale passée, pour assister à l’envolée de l’industrie des loisirs et du tourisme. Grâce aux congés payés, de nombreux ouvriers et employés prennent peu à peu des vacances pour la première fois de leur vie et découvrent par l a même occasion la campagne, la mer, la montagne. Les plus jeunes partent en auberges de jeunesse – une institution créée en 1930 – en chantant “Allons au-devant de la vie. Allons audevant du matin”. Tino Rossi fredonne “Tchi-Tchi” et “Guitare d’amour”, et Jean Gabin, “Quand on se promène au bord de l'eau”...
Jean Monange, 80 ans, se souvient de ses premiers congés payés au départ de Paris : “La gare de Lyon, c’était notre Roissy. Le train était déjà en gare, il fallait arriver de bonne heure pour se trouver une bonne place. Il y avait toujours un comité d’accueil [à l’arrivée], composé d’une trentaine de personnes armées de carrioles à bras pour les bagages, la gare étant un peu excentrée, pour accueillir les Parisiens. On était heureux, c’était les vacances.” Les routes se couvrent de tacots, de motos, de vélos, de tandems. Comme l’évoquera Léon Blum : “On n’avait pas seulement donné aux travailleurs plus de facilités pour la vie de famille. On leur avait donné une perspective d’avenir, on avait créé chez eux un espoir.”